mercredi 15 avril 2020

hypothèse géno-narratologique sur fond de couverts…





Il est certains auteurs capables de voir dans une cuillère un régiment de soldats. De faire de cette image, venue peut-être au cours d’un dîner ou du souvenir d’un repas singulier ou même ordinaire, le début d’une histoire d’amour, le point de départ d’une aventure rencontrant tous les éléments…



      Peut-être était-il, au moment de ce dîner, dans l’écriture de ce conte étrange, triste et beau, où terre et mer semblent imperméables. Cherchant comment aboutir, observant son assiette, perdu dans ses pensées, il croise un reflet sur son couteau… La flamme d'une chandelle, puis sa main, juste avant de tout évanouir en le prenant, le soulevant. C’est peut-être là qu’il décide que cet objet sera le nœud du dilemme final, le choix qui déterminera la fin. 
Plus tard, sur le bureau, l'objet ne traverse le cœur d’aucun prince et la sirène du papier rejoint les airs au lieu de la mer…
Ayant ainsi mis fin à ce texte, l’écrivain s’est sans doute couché ; enfin débarrassé du doute, ayant tranché pour le fatalisme plutôt que pour une féérie à la chute douce peu vraisemblable, très peu probable « dans la vraie vie ».
Soulagé de ce point posé, l'image du dîner lui est peut-être revenue en songe, en rêve. Voyageant, faisant aller ses yeux sur l’ensemble de la scène, dans la pièce entière, sur la table, les questions avaient peut-être commencé à se dessiner… Il se demandait peut-être comment cet élément l’avait soudain emporté ? … Pourquoi ses écrits devaient-ils laisser percer sa vie ? Pourquoi ce terme, ce reflet ? Comment sa plume se laissait-elle quérir, infiltrer, imbiber, colorer par son existence, ses émotions, ses souvenirs… son reflet
Porté par cette sans doute longue pensée, par ces questions, le tourbillon à un moment le submerge-t-il peut-être, puis se dissout, …peut-être s'envole-t-il vers ailleurs l’emmenant, le ramenant vers la table… À la gauche de son assiette, il croise peut-être alors cette cuillère lourde et profonde et s’y perd, y trouve autre chose, une amorce… Cette fois l'histoire commencée sur terre terminera dans les flemmes, mais par une union de plomb et de paillette, après un souffle de vent et un passage par l’eau, sur et sous, sur un bateau, dans le corps d’un poisson.

Le début et la fin d’une histoire peuvent tenir à peu de choses. Une histoire d’amour peut bien naître de mots, d’un soulier, d’un baiser, … alors pourquoi pas d’une cuillère à soupe mère de vingt cinq soldats.



Nous l’avons donnée à la sorcière [leur chevelure], dirent-elles, 
pour qu’elle te vienne en aide et te sauve de la mort. 
Elle nous a donné un couteau bien affilé que voici. 
Avant le lever du soleil, il faut que tu l’enfonces 
dans le cœur du prince, et, lorsque son sang encore chaud tombera 
sur tes pieds, ils se joindront et se changeront en une queue de poisson. 
Tu redeviendras sirène ; tu pourras redescendre dans l’eau près de nous […]. 
Mais dépêche-toi ! car avant le lever du soleil, il faut que l’un de vous deux meure. 
Tue-le, et reviens !

Il y avait une fois vingt cinq soldats de plomb, tous frères, 
tous nés d’une vieille cuiller de plomb : l’arme au bras, 
la tête droite, leur uniforme rouge et bleu n’était pas mal du tout.
[…] Les soldats se ressemblaient exactement, un seul était un peu 
différent, il n’avait qu’une jambe, ayant été fondu le dernier
 quand il ne restait plus assez de plomb. Il se tenait cependant 
sur son unique jambe aussi fermement que les autres et c’est à lui,
 justement, qu’arriva cette singulière histoire.

Hans Christian Andersen 
La Petite Sirène, 
Le Vaillant Petit Soldat de Plomb




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