mercredi 12 septembre 2018

Couleurs…


On ne peut pas vivre en étant invisible
Jonas T. Bengtsson – À la recherche de la reine blanche.






Pour nos ancêtres, il n’y avait pas de doute : 
le blanc était une vraie couleur. 
[…]
Michel Pastoureau – Couleurs



vendredi 31 août 2018

Couleurs…

Rencontre…


Le poids des murs ferme toutes les portes.
Paul Eluard











*



Le bleu. Comme il est docile, comme il est discipliné. 
Le bleu est une couleur bien sage, qui se fond dans le paysage et ne veut pas se faire remarquer.
Dominique Simonnet




Sentir les coups sur ses bras, ses mains, son abdomen, ses cuisses l’avait (souvent/parfois* – l’information nous échappe encore à ce niveau ; le temps et la fréquence sont des notions compliquées) soulagé. 
Au départ, la peur l’avait un peu retenu. À présent, les heurts tombaient, toujours contrôlés, mais plus violents. Le bleu sur son corps était de plus en plus soutenu, les marques étaient de plus en plus nombreuses. Il ne voulait pas le casser, ni vraiment l’abîmer, il voulait juste faire passer l’autre douleur, souffler un peu, décoincer cette chose bloquée au creux de ses côtes, ce truc qui enfonçait et immobilisait son diaphragme, ce poids qui lui écrasait la trachée, l’empêchait de crier, coinçait ses mots.


Lorsqu’il frappait, il ressentait le choc, il percevait la douleur, sa diffusion autour de l’impact. Il voyait le rouge monter, la peau se gonfler…
La sensation restait encore après que le rouge s’était dissipé.
Quelques heures plus tard, le lendemain, parfois cela mettait plus de temps, du bleu, du violet, du pourpre ou du brun remontait à l’endroit des coups. La sensation cotonneuse, lourde, quelque fois aigüe, chaude, persistait quelques jours, parfois avec de petits lancements.
La douleur l’enrobait d’un soulagement, lui rendait une respiration.





samedi 4 août 2018

Couleurs…



Comparaison…
Quelle surprise de ne pas percevoir de lignes vertes, bleues ou violettes sur le ventre de Paul.
Cela signifie-t-il que son ami ne soit pas humain, que le corps de Paul, son organisme ne contienne pas de sang ; qu’il soit un extra-terrestre ? …ou même, n’existe pas ?
Au fur et à mesure des jours, du temps, il en aperçoit d’autres dont les bras, les paupières, les côtes, les jambes ne portent aucune trace de ce réseau, de ces motifs… Pourtant il en voit saigner certains – il s’en évanouit, en « perd connaissance ». 

Son corps à lui porte continuellement de la couleur… des teintes similaires à celles qu’il peut observer dans le ciel, selon l’écoulement du jour : aube, aurore, crépuscule, lever du soleil, journée, soir, coucher du soleil, crépuscule, nuit… Son corps prend facilement les tons du ciel… Le seul qu’il ne parvient jamais à saisir est la teinte de l’orage, du temps pluvieux ; sur son corps, le gris ne prend pas.



mercredi 4 juillet 2018

Couleurs…



À force de les avoir sous les yeux, on finit par ne plus les voir. 
En somme, on ne les prend pas au sérieux. Erreur ! 
Les couleurs ne sont pas anodines, bien au contraire. 
Elles véhiculent des codes, des tabous, des préjugés […], 
elles possèdent des sens variés qui influencent 
profondément notre environnement, nos comportement, 
notre langage et notre imaginaire.
Dominique Simonnet



Première observation
Lorsque la température atteignait des pics, sa peau devenait bleue ou rouge, et il avait remarqué qu’il pouvait tracer des dessins blancs dessus. La couleur de fond disparue et la sensibilité retrouvée, le trait passait du blanc au rouge et gonflait en picotant… 
Le trait rouge persistait un peu plus longtemps, mais au bout d’un jour ou deux, toute trace s’était évanouie.



dimanche 1 juillet 2018

le visible & l'invisible… la foi "perceptive"…

L'idée qu'il pouvait avoir quelque "quelque chose qui n'allait pas" mit trois ans à s'imposer à son esprit.
– "trouble de la zone visuelle du cerveau" –



Il me faisait face avec ses oreilles […] Il voyait bien, mais que voyait-il ?
[…]
il n'affrontait jamais la physionomie de l'image : le paysage ou la scène n'avait pour lui aucun sens.







Visuellement, il était perdu dans un monde d'abstractions inertes. Manifestement, il avait totalement perdu contact avec le monde visuel réel, de la même façon qu'il n'avait plus, pour ainsi dire, de "soi" visuel. Il pouvait parler des choses, mais il ne leur faisait pas face.


Oliver Sacks, L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau



samedi 23 juin 2018

Cassandre Oz (chapitre 03)


* * *



Blanc, pivoine, neige, écrevisse, linge, rouge… ces couleurs successives lui donnent la sensation d’être un point clignotant, une sorte de phare criant, un signal d’alerte inévitable. Il a le sentiment d’être trahi, perceptible, manifeste et son travail contaminé, falsifié. Sa recherche lui semble désormais impossible. 
      Il doute continuellement de sa non-remarquabilité. Il en vient à penser qu’on ne peut plus l’ignorer. Et si on le perçoit, qu’on prend sa présence en considération, forcément, on agit en conséquence. Cela tourne dans sa tête… 
Ses analyses se trouvent donc faussées ! Tout ce qu’il fait, énonce est biaisé, factice.

Peut-être faudrait-il qu’il opère autrement. Il pourrait entamer une observation panoramique et globalisante du quotidien, de ce qui l’entoure. Il pourrait se lancer dans une étude du vivant, sur le vif et en immersion. Pourquoi pas un visionnage formel et continu, un mouvement inclusif et une mise en rapport actif avec le sujet, une implication personnelle ? 
Mais il n’a aucune idée de la marche à suivre pour cela. 
Accoutumé à une investigation continue, la vie de Cassandre Oz s’était petit à petit organisée autour de ses recherches sur le Cercle. Tout dans son existence s’était orienté autour de ces phénomènes et de leurs observation & analyse. Au fil des ans, son regard, son esprit avaient été éduqués à ne plus voir, appréhender, digérer, penser… en dehors de ces biais, selon ces critères d’évaluations, au rythme d’étapes protocolaires. Il avait perdu l’habitude et même la faculté de regarder sans filtre, fin ou dessein.                                                                                                                                                                                                                                                                         
      Pris dans l’engrenage de son enquête, son étude, en 20 ans d’expérience, Cassandre Oz était devenu un observateur, un spectateur, un témoin total ; un élément extérieur, neutre. Le Dr. Oz était devenu un chercheur exceptionnel, invisible, …étranger à la vie normale, commune, réelle…
L’éminent professeur Oz s’est éteint ce matin à la suite d’une crise chromatique.



mercredi 20 juin 2018

Cassandre Oz (chapitre 02)


* * *



Cependant, depuis quelques temps, Cassandre est pris de doutes. Ses formules ne lui semblent plus si fondées, ses analyses et déductions lui paraissent erronées, injustifiées. Il n’ose plus écrire, plus rien dire, exprimer. À vrai dire, il n’ose plus grand chose. La peur le prend au ventre, souvent, n’importe où. La honte l’escalade continuellement. 

       L’objectivité n’existe pas … tout est relatif … l’erreur est humaine … et puis le ridicule ne tue pas ! Tout cela est certainement vrai, mais cette idée d’erreur, cette ombre du doute, ce spectre de l’absurdité, ça bloque, ça donne des sueurs froides… ça fait rougir ! 
       Le rouge, Cassandre le porte mal, surtout sur place, d’autant plus à l’arrêt. Avoir le rouge aux joues après une course est acceptable, aux yeux après vingt longueurs, pas désagréable, mais comme ça, dans l’inaction, il ne le supporte pas. 
       Puis, alternativement, passer par le blanc, le livide… n’est pas plus acceptable.

Arrêter les choses, les décomposer, en scruter les éléments à la loupe ou au microscope, les analyser avec le recul nécessaire, une distance neutralisante… Il n’est plus certain de sa formule ni de son processus de décryptage. 
      – Décortiquer, inspecter tous ces rapports, tous ces signes ou signaux du dehors, est-il le processus adéquat ?
      – Prélever, échantillonner, isoler les différents éléments, examiner chaque détail est-il vraiment juste, sensé ? 
      – Comment un extrait pourrait-il restituer l’essence d’un phénomène ou en déterminer la cause ? 
      Observer, collecter, relever, noter, annoter puis étudier a posteriori constitue-t-il le procédé le plus pertinent pour lire, analyser et comprendre les relations, la communication, le langage ?
Tout cela lui semble tellement absurde, saugrenu, inepte…